Lucile Sanders, luthière pour une vie

Lucile sanders La fête de la musique vient de se terminer mais peu d’entre nous s’interrogent sur la fabrication des guitares ou des violons. Rencontre avec Lucile, une franco-américaine et libanaise issue de l’école de lutherie nationale de Mirecourt…

Peut-on devenir luthier/ère par hasard ?

Pour être luthier, il faut avant tout aimer la musique. Mais contrairement à ce qu’on peut penser, on n’est pas obligé de jouer d’un instrument de musique. En ce qui me concerne, l’orientation s’est faite de manière naturelle. J’ai de la famille qui joue dans l’orchestre symphonique d’Indianapolis, donc j’aime la musique. Mais j’avais besoin de plus. J’avais besoin d’allier le côté manuel au côté musical…

Vous-vous êtes formée à l’école de lutherie nationale de Mirecourt. Est-ce une formation obligatoire ?

La formation de l’école de lutherie de Mirecourt se fait en trois ans. On y est pris sur dossier, puis sur entretien. On est 250 a candidater pour 10 places par année… Mais pour la suivre il suffit d’avoir le bac ou un équivalent et avoir une expérience dans le domaine. On n’est pas obligé d’être musicien pour la suivre, mais on recommande des stages en atelier…

Où avez-vous eu l’occasion de vous former avant de recevoir votre certification ?

J’ai fait des stages chez des luthiers et des sculpteurs sur bois. Ce sont des expériences qui m’ont donné un aperçu de mon travail. J’ai aussi suivi des cours de violon et de contrebasse. Et une fois à l’école, je me suis mise à la harpe.

Lucile Sanders dans son atelier proche de Paris

Lucile Sanders dans son atelier proche de Paris

Quelles sont les étapes principales de la fabrication d’un violon?

D’abord on fabrique le moule. Ensuite on fabrique la couronne d’éclisse. Elle correspond aux côtés de l’instrument. Une fois le moule enlevé, on peut le coller à la table et au fond ; ce sont les parties principales du violon. C’est une boite en fait ! Après on s’occupe de la voûte, du lissage et du vernissage des parois. Sans compter les retouches, ça prend à peu près 300 heures !

Mais il faut aussi placer son âme…

Oui, c’est une partie très importante de la pièce. Elle est conçue en bois cylindrique et tenue par la pression de la table et du fond. Elle transmet les vibrations aigues de l’instrument d’une part à l’autre. Les autres parties comptent aussi, parce que le violon est un tout. Et le chevalet lui, est adapté à la forme de la voute pour retenir les cordes. C’est ce qui permet de jouer. Là aussi, il doit être spécialement taillé parce qu’il n’y à pas qu’un chevalet. Ils sont tous différents les uns des autres à cause de leur épaisseur ou de leur qualité de bois. Ça compte pour faire varier les sonorités.

Trouve-on des violons alto ou des violons qui émettent des sonorités plus graves ?

 En vrai, la hauteur de la note se fait en fonction de l’instrument. Le violon peut aller très haut dans les aigus et l’alto dans les medium. Quant au violoncelle et la contrebasse, ils émettent des sons plus graves encore. Mais vous ne trouverez pas de cordes spécifiques à ça. C’est la façon dont on se place sur les cordes qui fait le son, pas la corde en elle même !

Des cordes, du bois et bien d’autres éléments… Faites nous l’inventaire de votre trousse à outils. 

Il y à le canif qui permet la découpe du bois grâce à plusieurs lames arrondies ou pointues. Ensuite, on a le rabot qui sert à enlever les copeaux de bois, plusieurs types de limes et la pointe aux âmes. La pointe aux âmes est un outil qui permet de piquer l’âme du violon pour l’enfoncer dans l’instrument. Je pense aussi à la meule qui permet de lisser le bois. Après, comme dans tous les métiers, on se sert des outils de mesure. Des compas, des règles, des équerres… C’est un investissement. Mais à part les limes qui s’usent, je vais les garder toute ma vie. Pour le tout, j’en ai eu pour 5000 euros, alors lorsque j’aurai vendu mon premier violon, j’aurai récupéré cette somme !

Qu’en est-il de l’entretien et la réparation de l’appareil ?

L’accord d’un violon se fait mécaniquement à l’aide des chevilles. Elles ressemblent à celles de la guitare. Il faut régulièrement les graisser pour qu’elles tournent mieux. Dans le cas contraire, elles doivent résister à la pression des cordes. Il faut appliquer du savon et de la craie dessus. Le savon sec les fait glisser et la craie, plus abrasive crée cette résistance. Et si le vernis s’effrite, il faut repasser une couche. Pour ça j’utilise une ampoule à décanter. Elle produit de l’essence grasse de térébenthine. A l’origine il s’agit d’une huile transparente, mais lorsqu’on la laisse au contact de l’air, elle devient plus épaisse et très rouge.

Combien peut-on investir pour ce genre d’instrument ?

Un violon de série coutera moins d’une centaine d’euros en Chine alors qu’un instrument déjà fait à la main, même par un débutant pourra couter 1500 euros. En revanche, un luthier qui a dix ans d’expérience pourra vendre un instrument entre 10 000 et 15 000 euros. Ceux qui coutent le plus cher sont ceux qui sont très bien conservés. Les violons de plus d’un siècle peuvent grimper jusqu’à des centaines de milliers d’euros. Mais pour les différencier, il faut faire appel à un expert. Et l’expertise est un domaine à part.

Quelle est la différence entre un violon amateur et un violon pro ?

Il existe une très large gamme de choix d’instruments aujourd’hui. Ca part des instruments fait à la chaîne et en partie grâce à des machines qui sont souvent fabriqués en Chine ou dans les pays de l’Est, aux instruments fait main par des luthiers formés et expérimentés. Mais un amateur débutant ne s’achètera évidemment pas un instrument à des milliers d’euros. Mais si plus tard il veut rester amateur et ce, tout en jouant sur un instrument qui ne le limite pas de par sa qualité, il pourra s’en offrir un qui sonne mieux ! Et qui n’atteint pas un prix énorme parce que le plus important, c’est d’être à l’aise en jouant son instrument et d’aimer sa sonorité !

Vous parliez d’une différence de prix importants. Mais comment peut-on vraiment reconnaître un violon d’usine à un violon fait main ?

Un instrument d’usine sera en grande partie fabriqué grâce à des machines. Ces machines ne tiennent pas compte de la spécificité de chaque bois. C’est ce qui explique que ces instruments ne peuvent pas sonner comme ils devraient sonner. Par exemple, si je prend deux bois différents (un plus dense et un moins dense) et que je fait exactement le même modèle de violon avec les deux et en utilisant une machine, j’obtiendrai deux violon identiques esthétiquement, comme au niveau de toutes les mesures et des épaisseurs mais ce ne sera pas le même son. Et ce modèle de violon qui a des mesures et épaisseurs propres à lui ne conviendra pas forcément au bois utilisé.

Que faut-il savoir sur les propriétés des bois?

Un bois dense trop épais empêchera le son de se propager facilement et provoquera un son sourd alors qu’un bois très léger, très fin et poreux, n’aura pas assez de matière en lui-même pour provoquer un son puissant, un son consistant. Un luthier qui fabrique lui-même un instrument tiendra forcément compte de toutes ces choses parce qu’un instrument qui sonne est un instrument pour lequel chaque détail de sa fabrication a été réalisé pour un certain but et avec précision ! En principe on les fabrique avec de l’érable ou de l’épicéa.

Quel est le budget d’un violon pour adulte comparé à celui d’un enfant ?

La taille ! Un instrument plus petit est en général moins cher parce qu’on utilise moins de matériaux. Ce n’est pas non plus un instrument sur lequel quelqu’un fera vraiment carrière. En général, on décide de son instrument définitif quand on se rapproche de la taille adulte… Vers 12 ou 13 ans , en général.

shéma d'un violon, google images

shéma d’un violon, google images

Un violoniste doit aussi trouver le bon archet…

Oui, c’est l’instrument qui donne la sonorité, mais l’archet compte beaucoup. La qualité de son bois et de sa fabrication affecte la qualité de jeu du musicien et des vibrations transmises. En général, c’est l’archetier qui fabrique les archets, pas le luthier mais on trouve des luthiers avec des notions d’archèterie.

Ce qui nécessite une série de tests au préalable…

Oui. Tout d’abord il faut choisir un instrument qui nous convient pour sa sonorité. Ensuite on sélectionne plusieurs archets pour voir s’ils n’altèrent pas trop le son de l’instrument. Après, on se concentre sur le confort. Le confort contribue au son agréable.

archets de Lucile

archets de Lucile

L’artisanat nécessite de vraies qualités. Quelles sont elles au delà du sens artistique ?

Il faut beaucoup patience pour pouvoir être minutieux. Il faut aussi savoir se remettre en question, être curieux et ouvert à d’autres méthodes. Je parle de patience parce qu’il faut du temps pour faire sa pâte. On ne peut pas l’avoir en trois ans… En fait, il faut échanger avec les artisans, les fabriquants et les restaurateurs. Avec les peintres aussi parce qu’ils utilisent des vernis et des pigments qui se rapprochent des nôtres. J’aime vraiment discuter avec eux.

Ces qualités sont aussi appréciées dans les concours de lutherie. Y avez-vous déjà participé ?

Il y a divers concours de lutherie tous les ans et dans le monde entier. Le monde de la lutherie est très petit, alors on tombe facilement sur les mêmes personnes d’un concours à l’autre. Je n’ai pas eu cette occasion mais je pense que participer à ce genre d’événement peut être très intéressant. Pas seulement pour se faire connaître et pour vendre ses instruments même si cela en résulte, parce que si j’en ai l’occasion, ce serait pour pouvoir échanger. J’aime être ouverte à ce que les autres ont à proposer, comme partager ce que je fais aussi de mon côté.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui s’intéressent à la profession ?

Je leur dirai qu’il faut se préparer à une longue carrière. En termes de matériel, on a ce qu’il faut à l’école mais il faut aussi se préparer mentalement au travers des stages. Le métier est difficile parce qu’on apprend lentement donc on a pas toujours conscience de sa progression. C’est a force de pratiquer qu’on maitrise ses outils. C’est le travail d’une vie ! Et puis, il faut aller taper aux portes des luthiers. C’est plus ou moins dur. On ne tombe pas toujours sur des personnes bienveillantes. Mais si l’on veut avancer, des gens, on en trouve ! J’ai eu la chance de faire des stages dans Paris, rue de Rome et rue d’Hauteville. D’aller en Normandie et d’être bénévole au VSA d’Indianapolis… J’étais scribe pour l’un des membres du jury qui notait les instruments. Et ça, c’était un moment très enrichissant. Vous voyez, ça prend du temps mais ça se trouve !

lucile sanders Pour visionner ma vidéo cliquez ici:

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