Poupées de Chine ; Le trio qui défie les clichés d’Amérique et Pearl Harbor

CRITIQUE LIVRE LISA SEE

A la veille de la seconde guerre mondiale et Pearl Harbor, deux chinoises et une japonaise sont sur le point de faire carrière dans les cabarets américains. Découverte d’un roman écrit de la main de Lisa See il y à tout juste un an et qui reflète l’immigration du point de vue des artistes asiatiques à San Francisco.

Des cabarets et des Victory Girls, on en a tous entendu parler à San Francisco, surtout celles qui faisaient sourire les soldats en permission. Mais quel genre de danseuses peut-on cacher derrière les plumes et les paillettes ? Trois femmes entêtées qui s’apprêtent à combattre l’un des plus grands clichés de l’Histoire ; passer outre les nuées de haine contre le Japon, dès 1938.

Ecrit en portraits croisés, Lisa See débute son cinquième roman, Poupées de Chine avec les premières impressions de Grace Lee, une voyageuse d’origine chinoise qui vient de quitter l’Ohio pour le show-biz californien.  Pourtant Grace n’est pas la seule à vouloir quitter son père violent. En effet, deux autres femmes de son âge, Helen Fong et Ruby Tom se prédestinent elles aussi à l’errance et la vie de bohème dans les cabarets de New York et San Francisco. Et cela débute par le plus grand défi de leur vie ; contredire leurs familles étouffantes et conventionnelles pour devenir des vedettes de claquettes de Chinatown.

Cependant, peu de combats se gagnent d’avance sur la piste aux étoiles. Surtout quand les asiatiques, ces « yellow faces » ne sont plus considérées comme des femmes respectables et qu’elles sont  perçues comme des curiosités au teint de porcelaine. De simples figures agitant des éventails sous des néons et dont le succès peut facilement briser la confiance et l’amitié.

Représenter l’Histoire.

Dans la San Francisco de l’époque où les riverains et les artistes se retrouvent pour la soupe populaire, l’auteur nous décrit l’ambiance de l’avant-guerre, dans laquelle l’inquiétude se lit déjà sur le visage des patrons américains. Les critiques et les refrains populaires, tels que « Ching chong Chinaman sitting on a fence, trying to make a dollar out a fifty cent » fusent et les asiatiques sont facilement exclus du monde du spectacle. Trop gauches ou trop pudiques pour pouvoir attirer la foule dans ces petits locaux de fortune, puisqu’il n’y à pas de seconde chance. Comparés aux grands couples, comme celui formé par Fred Astaire et Ginger Rogers, à Eleanor Powell, ou encore à Franck Sinatra mais jamais égalés par le public.

On cite également la difficulté  à tisser des liens avec des trios célèbres comme ceux des Boswell sisters venues de Louisiane ainsi que les Andrews sisters du Minessota, sans oublier le fossé qui s’instaure entre les différentes communautés. Et l’interdiction de se marier avec un lo fan ou un white ghost* ou une  cheung hay, une « fausse américaine ».

Et si ces filles aux bas de nylon sont souvent peu payées pour leurs prestations ou esseulées, l’Amérique est fascinée par les coutumes birmanes, le Cambodge, la Thaïlande et Hawaï. Les américains construirons même le China Clipper, l’unique avion capable de relier Oakland, les Philippines et Hong Kong, à l’époque*.

Réussir dans le show-biz chinois.

Inspiré d’histoires vraies, de témoignages d’artistes et de photographies du mythique Forbidden City et ses nombreux costumes, la romancière à qui l’on connaît huit romans, dont Filles de Shanghai (2010) et Ombres Chinoises (2012), décrit le triste et pourtant très excitant quotidien de ces pièces rapportées, dotées d’un charme rare et d’un cheongsam*. Des femmes talentueuses comme Helen Fong, appelée aussi « Princesse Thaï », pourtant brisée par un lourd passé.

Et puis, tout bascule dans le tourbillon du succès ; C’est l’âge d’or du cinéma chinois en plein drame de Pearl Harbour. Une période durant laquelle des familles et des amitiés se perdent lorsque le Chinese Telephone exchange est coupé. Une année durant laquelle chacun trahit pour sauver son commerce et sa peau.

Poupées de Chine n’est pas un compte de fée pour illustrer ces années de crise à la manière de Chaplin, Terraferma, Golden Door, ou encore Pearl Harbour (2001) pour illustrer les rêves et le voyage, c’est le récit d’un trio de self made woman qui s’émancipent sans tremplin pour la suite, qui trahissent, aiment et pleurent sur des lettres du front et des contrats de travail mais sans jamais toucher le fond.

L’histoire d’une époque difficile ou les alcooliques et les homosexuels sont rejetés mais qui brise aussi des carrières à la manière dont elle en forge d’autres en studio*. Une Amérique dans laquelle seules les relations comptent pour se hisser jusqu’au sommet. On est séduit par un trio courageux, à la fois romantique, provocateur et mystérieux car il nous anime d’une rage profonde pour réussir.

Aussi, le but n’est plus de percevoir la guerre comme un effondrement mondial mais comme un moyen de tourner la page. Les Poupées de Chine ne pleurent plus sur leurs enfants, les aviateurs estropiés ou les prisonniers disparus, elles restent fortes et continuent de sourire à quiconque les applaudit. Alors dans l’une ou dans l’autre, chacune s’y retrouve!

*Les américaines n’épousaient pas d’asiatiques. Les américains, eux, ne pouvaient pas épouser de fausses américaines. Soit des américaines qui n’étaient pas nées sur ce sol et dont le physique était trahissant. Plus tard, les mariages ont été acceptés dans l’Illinois.

*Durant la guerre, entre 1942 et 1946 les Japonais étaient internés dans des camps dirigés par des américains.

*Le China Clipper a modifié ses trajectoires durant la guerre du Pacifique.

*Habit traditionnel datant de 1830.

*Les cabarets de Chinatown ont connu l’effervescence dès le début des années 1930 et mais ont commencé à se répandre à partir de 1950. Quant au cinéma, la guerre a permis aux cinéastes chinois de mettre en avant leurs compétences, d’ou la création du Chop Suey Circuit que mentionne l’auteur. Ce sont également les débuts de la Warner Bros et de la Twentieth Century Fox.

Valentine Puaux

Publicités

Si ça vous plait, vous pouvez commenter. Renseignez un mail ou un nom pour que je puisse vous faire un retour. Merci de votre visite !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s