Mai 68 : Quel héritage pour les jeunes politisés en France aujourd’hui ?

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Alors que le Ministère de l’intérieur enregistrait un taux d’abstention générale de 57,4 % aux Législatives, le 19 juin dernier, et qu’un tiers des moins de 35 ans ne s’était pas déplacé pour voter, selon l’Ipsos, Guillaume Roubaud-Quashie, auteur d’une thèse sur « les jeunes communistes, de 1944 à 1978 », se questionne sur l’implication politique des jeunes depuis Mai 1968.

Peut-on dire que tous les jeunes sont dépolitisés depuis mai 1968 ?

Les jeunes sont bien moins impliqués dans les organisations politiques depuis les années 1980 mais ce n’est pas une dépolitisation. Sur le plan électoral, la participation est seulement plus faible. Cela poursuit une tendance de longue durée, qui veut que les jeunes votent moins que les adultes.

Quels profils comprend vraiment l’appellation « jeunes » ?

Le terme unifie une catégorie d’âge mais ne prend pas compte des horizons, ou ancranges de chacun. Mai 68 symbolise dans la mémoire collective, la force étudiante mais dans le mouvement, il fallait différencier les étudiants. Qu’ils soient ruraux, urbains, ouvriers. Si parmi eux, certains refusaient les partis, ou la centralité électorale, comme on a pu le voir avec le slogan « élections, piège à cons », d’autres étaient  proches des partis de l’époque. Parmi eux, une minorité de gaullistes de l’Union des jeunes pour le progrès par exemple, confrontés à une vaste partie contestataire.

Que demandaient-ils ?

Parmi les revendications qui suivent 68,  les jeunes veulent participer à la vie de la société. En finir avec le fameux  « sois jeune et tais toi ». Ils souhaitent aussi l’abaissement du droit de vote de 21 à 18 ans ( obtenu en juillet 74).

Quels sont les facteurs de cette implication à l’époque ?

Mai 68 est l’élément fort. Pourtant, les jeunes se questionnaient déjà bien avant sur le  déclenchement de la Guerre d’Algérie. Après le bac, il fallait partir, etc… L’indépendance, la paix, on n’échappe pas à ces questionnements !

Entre 1962 et 1968, on connaît un « relâchement politique » avec la période yéyé. Ce n’est qu’en 1968 qu’il y a ce « bond », ce réveil des esprits. La décennie 70 est également marquée par l’essor des forces de gauche, telles les jeunesses communistes au début, ou les JCR, les révolutionnaires (1973). En parallèle, l’UJP se développe un peu. Sans oublier l’apparition des Maisons des jeunes et de la culture (1948), qui créent du lien social et permettent de parler politique ou guerre du Vietnam.

 La politique avait-elle plus de place dans la famille qu’aujourd’hui ?

 Les sources divergent et ne me permettent pas d’être définitif.  À gauche, il semble plus facile de lier jeunes et ainés. À droite, on parle peu politique. Les jeunes se regroupent entre eux, participent à des rassemblements lycéens. Ils se multiplient lors des « extensions de scolarisation secondaire ». Précédemment, le tractage était interdit. Avant 68, on ne parlait pas de ça au lycée. Néanmoins, la droite a toujours axé sur la dimension familiale, en lien avec un ancrage catholique.  La manifestation contre la loi Savary en 1984*, visant à créer un service majoritairement public de l’enseignement et la manif’ pour tous en 2012, sont deux évènements majeurs de politisation.  

 

Des tracts pratiquement remplacés par les réseaux sociaux. Sommes-nous étouffés par ce flux d’infos en continu ?

Je n’en suis pas certain. Aux Beaux-Arts vous aviez des murs couverts d’affiches dans les années 1970 et des dizaines de milliers de personnes dans le pays possédaient des cartes de partis ou syndicats. C’était plus rare de se promener, d’étudier sans être confronté à ces tracts etc.. Mais le temps consacré à la politique est moindre aujourd’hui. L’engagement est plus ponctuel.

 Marchés le samedi, congrès le dimanche, est-il plus facile d’entrer dans un cercle politique qu’avant ?

Les réseaux sociaux ont changé la démarche d’adhésion. Ils permettent de toucher un public éloigné des lieux d’implantation militante. C’est vous qui entreprenez la démarche de vous connectez au site de tel ou tel parti. Mais l’idée reçue, selon laquelle la politique n’était pas une affaire de femmes a beaucoup reculé. L’engagement est plus facile et la représentation plus forte à l’Assemblée Nationale.

 

 

Sommes-nous plus proches des candidats via les réseaux sociaux ?

Je n’en suis pas convaincu. Vous aviez de grands meetings en 1970 avec une proximité potentielle avec les candidats. C’est peut-être plutôt une question de stratégie de communication, avec l’idée du tweet qui se déplace pour vous ? En revanche, la figure présidentielle, si on cite De Gaulle, a été désacralisée. Je pense à VGE « chez les éboueurs » en 1974, comme au phénomène de « peoplisation » plus récent. En même temps la période des présidentielles concentre l’attention publique. On a vu les leaders d’En Marche ! et des Insoumis obtenir  tous deux le plus grand nombre de suffrages juvéniles. Côté Front National, Marine Le Pen a touché les jeunes en dé-diabolisant son parti, alors que l’extrême droite a longtemps été en difficulté avec les jeunes. Pensez aux grandes mobilisations contre le FN dans les années 1980, 1990 ou 2002.

Des partis considérés comme vieux existent encore alors…

Certaines études expliquent que la droite est en difficulté avec la jeunesse depuis longtemps. François Fillon a fait un score important malgré sa campagne mouvementée mais ne l’a pas fait auprès des jeunes, excepté dans des niches. Face à l’évènement, il y a donc eu des tentatives pour faire jeune, comme dans la campagne des primaires de Juppé.

 Est-il plus facile, ou au contraire plus difficile de manifester aujourd’hui en France et en Ile-de-France ?

Des documents de l’historienne Danielle Tartakowsky rappellent que c’était interdit à Paris en période de guerre froide. Pensez aussi aux restrictions liées à l’état d’urgence ! Progressivement, le régime s’est libéralisé.  Il faudra attendre l’essor du gauchisme et de l’extrême droite au début des années 1970, pour inverser la tendance.  On a oublié la violence de leurs mobilisations et la promulgation de la loi anti-casseurs ! Mais au vu des restrictions apportées par l’actuel état d’urgence, on peut considérer que les contraintes sur les manifestations sont plus fortes, que dans les années 1980. 

Mais de nos jours en pratique, l’autonomie de jeunes dans la famille est plus forte. Ils étaient très présentants dans les mobilisations de premier chef. Dans les réformes lycéennes, étudiantes, CPE, etc, comme dans les rassemblements sociaux ( retraites, loi Travail). On voit aussi que les jeunes, peut-être, manifestent plus souvent entre eux, avec leurs propres cortèges.

Dans les années 1960-1970, la démarche intergénérationnelle était plus forte, notamment dans les cadres politiques et syndicaux. Je pense à la mobilisation contre Jean-Marie Le Pen en 2002, à l’affaire Théo et au rassemblement très juvénile de Bobigny.  Cette mobilisation intergénérationnelles demeure toutefois. L’exemple est récent avec à droite, la Manif pour tous. 

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